ORPHÉE NOIR
Tel est le titre de la belle préface que Jean-Paul Sartre donna à l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor (1948). Il y définit le concept de négritude, considéré comme le temps fort mais provisoire d'une dialectique qui doit amener à « la réalisation de l'humain dans une société sans races ».
L'essai fit date au moment où les processus de décolonisation contribuaient à libérer ces « regards sauvages et libres qui jugent notre terre ».
Le corpus que nous vous présentons a pour ambition d'évoquer, par des travaux dirigés, quelques aspects de la poésie nègre francophone : vous trouverez sur cette page quatre poèmes signés de ses plus notables représentants. Un lien vous invitera à vous rendre sur les pages suivantes où vous trouverez
Objet d'étude :
La poésie.
Corpus :
Birago Diop : Souffles (Les Contes d'Amadou Koumba, 1947)
Léopold Sédar Senghor : Nuit de Sine (Chants d'ombre, 1945)
Aimé Césaire : Cahier d'un retour au pays natal (1939)
René Depestre : Minerai noir (1956).
Birago DIOP
(1906-1989)Souffles (extrait)
(Les Contes d'Amadou Koumba, 1947)lecture analytique
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Écoute plus souvent
Les choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des ancêtres.Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l'Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s'enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s'éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.
Léopold Sédar SENGHOR
(1906-2001)commentaire
Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne
À peine. Pas même la chanson de nourrice.
Qu'il nous berce, le silence rythmé.
Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons
Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus.Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes
Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère
Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent, que s'alourdit la langue des churs alternés.C'est l'heure des étoiles et de la Nuit qui songe
S'accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.
Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?
Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs âcres et douces.Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.
Écoutons la voix des Anciens d'Elissa. Comme nous exilés
Ils n'ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.
Que j'écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d'âmes propices
Ma tête sur ton sein chaud comme un dangau sortir du feu et fumant
Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j'apprenne à
Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.
Aimé CÉSAIRE
(1913-2008)Cahier d'un retour au pays natal (1939)
extrait
ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'il mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
- elle plonge dans la chair rouge du sol
- elle plonge dans la chair ardente du ciel
- elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.
- Eia
pour le Kaïlcédrat
royal !
- Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
- pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
- pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
- mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
- ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
- insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
- véritablement les fils aînés du monde
- poreux à tous les souffles du monde
- aire fraternelle de tous les souffles du monde
- lit sans drain de toutes les eaux du monde
- étincelle du feu sacré du monde
- chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales
- Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cur mâle du soleil
- ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile
- l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile
- ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
- Eia parfait cercle du monde et close concordance
- Écoutez le monde blanc
- horriblement las de son effort immense
- ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
- ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
- écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
- écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
- Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !
Antoine Vitez lit le Discours sur le colonialisme :
René DEPESTRE
(né en 1926)Minerai Noir
(1956)commentaire
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45Quand la sueur de l'Indien se trouva brusquement tarie par le soleil
Quand la frénésie de l'or draina au marché la dernière goutte de sang indien
De sorte qu'il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d'or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l'Afrique
Pour assurer la relève du désespoir
Alors commença la ruée vers l'inépuisable
Trésorerie de la chair noire
Alors commença la bousculade échevelée
Vers le rayonnant midi du corps noir
Et toute la terre retentit du vacarme des pioches
Dans l'épaisseur du minerai noir
Et tout juste si des chimistes ne pensèrent
Au moyen d'obtenir quelque alliage précieux
Avec le métal noir tout juste si des dames ne
Rêvèrent d'une batterie de cuisine
En nègre du Sénégal d'un service à thé
En massif négrillon des Antilles
Tout juste si quelque curé
Ne promit à sa paroisse
Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir
Ou encore si un brave Père Noël ne songea
Pour sa visite annuelle
A des petits soldats de plomb noir
Ou si quelque vaillant capitaine
Ne tailla son épée dans l'ébène minéral
Toute la terre retentit de la secousse des foreuses
Dans les entrailles de ma race
Dans le gisement musculaire de l'homme noir
Voilà de nombreux siècles que dure l'extraction
Des merveilles de cette race
O couches métalliques de mon peuple
Minerai inépuisable de rosée humaine
Combien de pirates ont exploré de leurs armes
Les profondeurs obscures de ta chair
Combien de flibustiers se sont frayé leur chemin
A travers la riche végétation des clartés de ton corps
Jonchant tes années de tiges mortes
Et de flaques de larmes
Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné
Comme une terre en labours
Peuple défriché pour l'enrichissement
Des grandes foires du monde
Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle
Nul n'osera plus couler des canons et des pièces d'or
Dans le noir métal de ta colère en crues.