Mythes du désir au XIXème siècle
'avènement de la société bourgeoise au début du XIXème siècle entraîne une profonde mutation du désir. Les sociologues parleront d'une disparition des valeurs d'usage au profit des valeurs d'échange. En clair, les aspirations deviennent essentiellement matérialistes et l'on va jusqu'à confondre le désir du mieux-être avec un appétit de possession qui dessine déjà les contours de nos sociétés. La littérature du XIXème siècle est profondément marquée par cette abdication de l'esprit qui rejette de plus en plus dans les marges ceux qui prétendent faire valoir encore une autre idée du bonheur : poètes, héros solitaires égarés dans la fange du monde. L'écrivain se fait le témoin du processus et trouve pour exprimer ces faims contradictoires des mythes à leur mesure.
Objets d'étude :
Le personnage de roman - Les réécritures.
Corpus :
Honoré de Balzac : La Peau de chagrin (1832)
Charles Baudelaire : Enivrez-vous
N'importe où hors du monde (Petits poèmes en prose, 1862)
Gustave Flaubert : Madame Bovary (1857)
Emile Zola : Au bonheur des dames (1883).
Charles Baudelaire : Enivrez-vous (Petits poèmes en prose, 1862)
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »
Texte 3
Gustave Flaubert : Madame Bovary (1857)[Double rêverie domestique : alors que Charles Bovary, à côté du berceau où dort sa fille Berthe, échafaude un avenir en pantoufles, Emma, sa femme (voir page précédente), projette de s'enfuir avec son amant et devance par sa rêverie l'amour idéal qu'elle ne manquera pas de vivre !]
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l'école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d'encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d'épargne ; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n'importe où ; d'ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents, qu'elle apprît le piano. Ah ! qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l'été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s'occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie ; et tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir des mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrêtaient pour vivre : ils habiteraient une maison basse à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils contempleraient.
1 : Étude des textes.
Texte 1 : La peau de chagrin (Balzac)
but de la séance : lecture analytique dirigée
- relire le texte.
le fantastique : au contraire du merveilleux, qui se caractérise par l'intégration parfaite du surnaturel dans le monde réel, le fantastique exprime une rupture. Dans le cadre d'une réalité banale, certains événements sont perçus comme étranges (d'où la peur), sans que toutefois ils cessent de lui appartenir : le personnage du roman fantastique, volontiers rationaliste, reste souvent hésitant quant à la nature de ce qu'il perçoit comme inquiétant, et renonce difficilement à son parti pris de rationalité.
En vous inspirant de cette définition, relevez dans le texte les termes qui appartiennent au lexique de l'étrange et ceux qui marquent une volonté d'explication scientifique. Montrez que Raphaël (« le jeune homme ») tente de s'accrocher à cette explication mais perd progressivement pied.
Dans le conte de fées, on n'eût pas manqué en effet d'ouvrir tout à coup les planchers et de faire apparaître une table bien servie. Pourquoi n'en est-il rien ici ? Reliez votre réponse à la définition du fantastique donnée ci-dessus.
le mythe : vous aurez reconnu le très vieux mythe du pacte avec le diable, ravivé au XIXème siècle par le Faust de Goethe. Relevez les éléments qui donnent un aspect diabolique au vieillard et ce qui, dans l'échange des propos, scelle en effet un véritable pacte. Dans la conduite du dialogue, examinez le caractère argumentatif du discours du vieillard : quelle est la thèse soutenue ? Quelle est la teneur des arguments ? Comment se manifestent ici les caractères d'une véritable leçon ?
Au-delà de cet aspect satanique, montrez que le vieillard se fait aussi l'apôtre d'une certaine sagesse. Quelle est-elle ?
La Peau incarne un symbole (allégorie signalée par la majuscule) : lequel ? En quoi ce support vous paraît-il bien choisi ? Que signifie aujourd'hui l'expression « c'est une peau de chagrin » ? Le chagrin est une peau de chèvre ou d'onagre, mais en quoi est-on bien en droit ici de tirer parti de la polysémie de ce mot ?
Au terme de vos réponses, vous pouvez établir un bilan qui synthétise l'intérêt du texte. Il s'inscrit dans le genre fantastique, mais illustre aussi des aspects essentiels de la création mythologique chez les romanciers modernes : l'héritage des vieux mythes y est sensible mais souvent réactivé par un propos plus personnel ou plus conforme à l'évolution des sociétés. Montrez que le mythe qui est ici à l'œuvre exprime une vérité profonde qui vaut pour les sociétés matérialistes et donc, plus que jamais, pour la nôtre.
Texte 2 : Enivrez-vous (Baudelaire)
but de la séance : étude de style
- relire le texte
- Relevez les indices qui signalent la fonction impressive de ce poème en prose. Montrez le caractère provocant du slogan et son allure "publicitaire".
- Le deuxième paragraphe de ce poème est constitué d'une seule phrase dont la longueur, le rythme évoquent la phrase oratoire, typique de la volonté de persuader. Vous pourrez en détailler l'analyse selon le schéma que vous trouverez dans la section concernée.
- En considérant la structure d'ensemble, les reprises lexicales, la musique donnée à la phrase, vous vous demanderez ce qui fait de ce texte un "poème en prose".
- "Vin, poésie, vertu" : il est bien évident que les domaines sont différents, mais ne s'agit-il pas, au fond, de la même ivresse, puisqu'il s'agit toujours d'échapper au "Temps"? Quel sens donnez-vous ici à ce dernier mot, affublé d'une majuscule dans sa seconde apparition (pourquoi ?). Pour vous aider, vous pourrez lire, par exemple, L'Ennemi, dans Les Fleurs du Mal, où le Temps est défini comme ce qui "mange la vie" : ne peut-on comprendre dès lors pourquoi il s'agit de répondre à cette oppression en étant systématiquement excessif, quelles que soient les formes de cet excès ?
Baudelaire contribue ici à créer un nouveau mythe du désir qui nourrira toutes les expériences des limites (Rimbaud, Artaud, la Beat Generation américaine ...) : la conscience aiguë qu'a le poète des limites imposées à son énergie génère une crispation qui cherche par tous les moyens à entretenir une ivresse salvatrice. En quoi peut-on dire que le désir dont il s'agit ici est exaspéré par une société matérialiste qui "penche vers la terre" et marque toutes ses entreprises au sceau du Temps ? Société qui, écrit Baudelaire, "a définitivement abjuré tout amour spirituel, et qui, négligeant ses anciennes entrailles, n'a plus cure que de ses viscères" (L'Artiste, 18 octobre 1857).
Texte 3 : Madame Bovary (Flaubert)
but de la séance : commentaire composé dirigé
- relire le texte
- Après avoir fait une lecture méthodique de ce passage selon la méthode définie, vous pourrez procéder au commentaire composé autour des axes suivants :
le contrepoint : le passage donne une bonne idée du contrepoint cher à Flaubert dans Madame Bovary. Il s'agit de mettre en parallèle deux discours qui s'opposent et de contester l'un par l'autre sans que le narrateur intervienne (l'un des passages du roman les plus célèbres brouille un entretien amoureux par des bribes d'un discours politique). Ici, grâce au discours indirect libre , nous voici plongés de plain-pied dans deux imaginaires, que la structure du texte sépare de manière presque caricaturale : à l'humble idéal de brave homme de Charles, succèdent, après une phrase de transition, les rêves d'amour d'Emma.
Vous vous attacherez d'abord à chacune de ces rêveries : dans celle de Charles, vous pourrez souligner l'ancrage dans le réel, la modestie de l'idéal, mais aussi certaines marques émouvantes d'amour familial. Dans celle d'Emma, vous pourrez au contraire noter l'irréalisme qui confond des lieux peu cohérents : soyez attentif au réseau lexical qui fait s'entremêler deux champs lexicaux différents que vous identifierez.
Dans les deux rêveries, on est surtout frappé par l'étonnante précision des tableaux, qui fait un peu songer aux calculs de Perrette, la laitière de La Fontaine (Fables, VII, 9), qui multiplie ses bénéfices avant même d'avoir vendu son lait, ou aux rêveries mégalomanes de Picrochole dans Gargantua de Rabelais. Ceci suffit peut-être à mettre en valeur le caractère matérialiste de ces rêveries, y compris celle d'Emma, malgré les apparences. Montrez comment la syntaxe traduit cette dynamique du rêve : pour Charles, la parataxe, et pour Emma la longue phrase cadencée.
l'ironie : elle consiste, pour le narrateur, à rester en coulisse et à feindre de cautionner un discours qu' il conteste (voir la page consacrée à l'ironie). Dans le cadre de la focalisation interne, les rêveries des personnages doivent en effet se dénoncer d'elles-mêmes. Montrez ici leur parenté par la présence constante de stéréotypes (clichés) : Charles se berce de lieux communs d'ordre ménager empruntés à l'idéologie petite-bourgeoise ; quant à Emma, le caractère dégradé de son idéal apparaît nettement dans l'avalanche des poncifs romantiques les plus échevelés . Relevez ces stéréotypes qui rejettent les deux personnages dans la même impuissance du désir authentique, puisque, dans les deux cas, leur rêverie ne leur appartient pas.
Le mythe du désir prend ici la forme du stéréotype, c'est-à-dire qu'il n'est plus qu'une écorce vide. Le mythe est en effet une histoire toujours vivante à condition qu'on la nourrisse de valeurs authentiques. Or les personnages du roman de Flaubert ne savent que reproduire les rêves d'un bonheur matérialiste et convenu. Cette dégradation est particulièrement nette dans la rêverie d'Emma où la quête de l'amour absolu ne sait s'exprimer que par un décor de carton pâte où ne s'agitent que des fantômes (voir l'apparition du pronom "on"). Vous pourrez rechercher de semblables lieux communs dans la littérature sentimentale des collections populaires, les magazines de cœur ou les "sitcoms" télévisés. Ne juge-t-on pas la qualité d'une œuvre à l'authenticité des mythes qu'elle met en œuvre ?
ANNEXE : Réécritures.
Dans le premier roman de Raymond Queneau, Le Chiendent (1933), Mme Cloche s'abandonne à une rêverie semblable...A s'voyait déjà arrivant au casino, quéquepart au soleil, dans un patelin ousqu'i fait toujours beau ; a s'voyait arrivant au casino, avec épais comme ça d'poudre sur la gueule, les nichons rafistolés et une robe à trois mille balles su'l'dos, entre deux types bien fringués en smoquinges et les cheveux collés su'l'crâne, des beaux mecs, quoi. Et les gens i zauraient dit : Qui c'est celle-là qu'a des diamants gros comme le poing ? C'est-y la princesse Falzar ou la duchesse de Frangipane ? Non, non, qu'i zauraient dit les gens renseignés, c'est Mme du Belhôtel, qui s'occupe d'œuvres de bienfeuzouance et du timbre antiasthmatique. Alle a été mariée avec un prince hindou, qu'i diraient les gens, c'est s'qu'essplique sa grosse galette. En tout cas, y a une chose qu'elle aurait pas fait, ça aurait été d'jouer à la roulette. C'est idiot. On perd tout c'qu'on veut. Non sa belle argent, elle l'aurait pas j'tée comm'ça su'l'tapis vert, pour qu'alle s'envole et qu'alle la r'voie pus. Non. Alle aurait pas reculé d'vant la dépense, ça non ; pour la rigolade, elle aurait été un peu là. Mais aller foutre son pèze dans la caisse d'un casino, ça, a n'l'aurait pas fait.
© GallimardEn quoi la rêverie de Mme Cloche s'apparente-t-elle à celle d'Emma Bovary ? Montrez notamment comment, malgré leur modernité, les situations ou les lieux qu'elle convoite restent bel et bien stéréotypés. En quoi l'invention verbale et le lexique argotique qui émaillent ce texte contribuent-ils à leur dénonciation ?
Texte 4 : Au bonheur des dames (Zola)
but de la séance : étude du réseau lexical
- relire le document
- Il ne s'agit pas vraiment d'un "document", mais d'un extrait de roman. Relevez néanmoins les procédés par lesquels l'auteur nous place dans une évocation historique, à caractère nettement référentiel. Relevez ensuite les traces indiscutables de son implication idéologique, condamnant une société qui, après s'être donné la stabilité politique, "passe à table".
- relire le texte
- Relevez dans cette évocation de soldes géantes dans un grand magasin les deux champs lexicaux dominants : celui de la sexualité et celui de la religion. Montrez que les deux se rejoignent dans l'étude presque clinique du désir féminin. Que conclure de cette étrange alliance ? Que penser d'une société qui ne sait plus se vouer qu'à ces cultes profanes dont le grand magasin est le temple ?
- On a souvent souligné le caractère épique de la narration chez Zola. Confirmez cette interprétation en relevant dans le texte tout ce qui suggère un véritable combat : le personnage de Mouret et la nature de sa relation aux femmes, les verbes d'action et le rythme qui soulève la phrase.
Zola est un des premiers à flairer dans la société de son temps l'avénement de ce culte de la consommation et de la possession. Les choses n'ont fait bien sûr qu'empirer. A la manière de Zola, montrez que nos hypermarchés sont devenus de véritables temples.
2 : Synthèses.
Allégorie (Balzac), métaphores (Baudelaire, Zola), stéréotypes (Flaubert) : voici trois formes que peut prendre un mythe littéraire. A l'aide des textes, définissez précisément ces figures et établissez leur fonction (vous pouvez vous aider du Lexique des termes littéraires sur Lettres.Net).
Nous vous proposons un cinquième texte sur lequel vous pourrez faire un commentaire composé : vous pourrez y mettre en valeur la progression dramatique vers l'éclat soudain de l'âme. Vous pourrez commencer par étudier l'idéal géographique du poète en synthétisant les différents tableaux, puis vous noterez l'éloignement progressif des pays proposés et leur caractère de plus en plus abstrait. Enfin vous pourrez conclure en vous demandant pourquoi, dans la société que vous avez vue dépeinte dans les quatre premiers textes, l'issue réclamée par l'âme au bout de son long silence est la seule logique.
Prolongements :
Si la société matérialiste est souvent encombrée de mythes (la publicité, notamment, en transporte un grand nombre), leurs ferments sont constamment appauvris par l'utilisation étroite (commerciale) et dépersonnalisée à laquelle ils invitent. Vous pourrez utilement lire les Mythologies de Roland Barthes ou Les Choses de Georges Perec, et chercher autour de nous ces mythes dégradés qui, comme chez les Bovary, ne sollicitent qu'un imaginaire automatique !