L'ennui au féminin

 

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   L'expression de l'ennui est une forme récurrente au XIX° siècle. Née avec le mal du siècle des Romantiques, elle trouve une expression plus aiguë encore avec le spleen baudelairien : trop à l'étroit dans le monde des hommes, où l'énergie dont il se sent capable ne trouve que de maigres canaux, le sujet finit par s'engloutir dans une vacuité pathologique.
   Mais si l'on connaît nombre d'expressions de ce taedium vitae au masculin (voyez sur ce site le Spleen de Jules Laforgue), les rêveries féminines commandées par l'ennui restent plus confidentielles. Elles constituent pourtant un témoignage significatif de la condition de la femme au XIX° siècle et du regard volontiers machiste que l'écrivain masculin porte sur elle.

 

Objet d'étude :
Réécritures.
Corpus :
    George Sand : Indiana (1832)
    Gustave Flaubert : Madame Bovary (1857)
    Guy de Maupassant : Une vie (1883)
    Alain Souchon : La p'tite Bill (1977).

 

 

 

Texte 1

George Sand : Indiana (1832)

  [Élevée à l'île Bourbon, aujourd'hui île de la Réunion, Indiana a épousé le vieux colonel Delmare. Elle vit au Lagny, un domaine près de Fontainebleau, avec Noun,  sa servante créole,  et son cousin, Sir Ralph.]

  Élevée au désert, négligée de son père, vivant au milieu des esclaves, pour qui elle n'avait d'autre secours, d'autre consolation que sa compassion et ses larmes, elle s'était habituée à dire : "Un jour viendra où tout sera changé dans ma vie, où je ferai du bien aux autres ; un jour où l'on m'aimera, où je donnerai tout mon cœur à celui qui me donnera le sien ; en attendant, souffrons ; taisons-nous, et gardons notre amour pour sa récompense à qui me délivrera." Ce libérateur, ce messie n'était pas venu ; Indiana l'attendait encore. Elle n'osait plus, il est vrai, s'avouer toute sa pensée. Elle avait compris sous les charmilles taillées du Lagny que la pensée même devait avoir là plus d'entraves que sous les palmistes sauvages de l'île Bourbon ; et lorsqu'elle se surprenait à dire encore par l'habitude : "Un jour viendra... Un homme viendra...", elle refoulait ce vœu téméraire au fond de son âme, et se disait : "Il faudra donc mourir !"
   Aussi elle se mourait. Un mal inconnu dévorait sa jeunesse. Elle était sans force et sans sommeil. Les médecins lui cherchaient en vain une désorganisation apparente, il n'en existait pas ; toutes ses facultés s'appauvrissaient également, tous ses organes se lésaient avec lenteur ; son cœur brûlait à petit feu, ses yeux s'éteignaient, son sang ne circulait plus que par crise et par fièvre ; encore quelque temps, et la pauvre captive allait mourir. Mais, quelle que fût sa résignation ou son découragement, le besoin restait le même. Ce cœur silencieux et brisé appelait toujours à son insu un cœur jeune et généreux pour le ranimer. L'être qu'elle avait le plus aimé jusque là, c'était Noun, la compagne enjouée et courageuse de ses ennuis ; et l'homme qui lui avait témoigné le plus de prédilection, c'était son flegmatique cousin Sir Ralph. Quels aliments pour la dévorante activité de ses pensées , qu'une pauvre fille ignorante et délaissée comme elle, et un Anglais passionné seulement pour la chasse au renard !

 

Texte 2
Gustave Flaubert : Madame Bovary (1857)

[Emma a épousé le médiocre officier de santé Charles Bovary. Bientôt l'ennui envahit son existence et les rêves dont, au contact des livres, elle a encombré sa jeunesse, font miroiter les mirages d'une autre vie. Le narrateur évoque ici une de ses promenades.]

   Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien n'avait changé depuis la dernière fois qu'elle était venue. Elle retrouvait aux mêmes places les digitales et les ravenelles, les bouquets d'orties entourant les gros cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenêtres dont les volets toujours clos s'égrenaient en pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans but d'abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait après les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes en mordillant les coquelicots sur le bord d'une pièce de blé. Puis ses idées peu à peu se fixaient et, assise sur le gazon, qu'elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait :
   - Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ?
   Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant tels qu'ils étaient sans doute, ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre, à tous les coins de son cœur.

 

Texte 3
Guy de Maupassant : Une vie
(1883)

[A peine rentrée de son voyage de noces, Jeanne de Lamare éprouve le vide de son existence.]

   Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
   Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.
Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.
   Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.
   Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.
   Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient.

 

 1 : Étude des textes.

Texte 1 : extrait d'Indiana (George Sand)

but de la séance : les discours rapportés
- relire le texte
- repérez les occurrences du discours direct : transformez ces passages en utilisant le discours indirect puis le discours indirect libre.
- en comparant les trois textes ainsi obtenus, déterminez les différences essentielles apportées par chacun de ces trois discours dans la conduite de la narration et dans la psychologie du personnage. Lequel de ces trois discours vous paraît-il le plus apte à exprimer la rêverie morose de l'ennui ?

 

Texte 2 : extrait de Madame Bovary (Flaubert)

but de la séance : le commentaire composé
- relire le texte.
- complétez le tableau suivant, selon la méthode que nos pages sur le commentaire composé vous ont indiquée :

L'EXPRESSION DE L'ENNUI
Idées directrices Procédés relevés Exemples Interprétation
l'habitude l'imparfait
un champ lexical
le rythme de la phrase
...
...
...
...
l'abandon la description
les images
...
...
...
l'impatience le discours indirect libre
les oppositions
...
...
...
L'EXPRESSION DU DÉSIR
Idées directrices Procédés relevés Exemples Interprétation
la rêverie le rythme de la phrase...
les modes
...
...
...
l'envie les verbes
l'interrogation
...
...
...
banalité du désir les stéréotypes ... ...

 

Texte 3 : extrait de Une vie (Maupassant)

but de la séance : étude des champs lexicaux
- relire le texte.
- en étant attentif aux connotations des termes du dernier paragraphe, constituez deux champs lexicaux opposés. Montrez à travers eux que la rêverie de Jeanne trahit un tempérament nostalgique qui, la rejetant dans le passé, l'empêche de vivre au présent. En quoi l'opposition de ces champs lexicaux justifie-t-elle l'expression "affaissement de ses rêves", employée dans le troisième paragraphe ?
- Justifiez l'emploi des verbes dans les expressions "flambaient les pissenlits", "saignaient les coquelicots", "rayonnaient les marguerites".

 

 2 : Synthèses.

   Après les avoir relus et procédé éventuellement à des lectures méthodiques, vous pourrez établir une synthèse des trois textes en répondant aux questions suivantes :

les discours : repérez dans les trois textes les formes du discours rapporté (direct, indirect, indirect libre). Pourquoi dans le texte 1, le discours direct est-il dominant ? Montrez comment, dans le texte 2, le discours indirect exprime encore une quête précise dont pourtant le discours indirect libre dénonce ensuite la banalité et les clichés. Examinez enfin dans le texte 3 l'abandon de la rêverie de Jeanne dans l'emploi exclusif du discours indirect libre. Montrez que peu à peu, dans les trois textes, s'efface le discours du narrateur. Comment expliquez-vous cet effacement ?

le rôle du décor : montrez dans les trois textes le rôle métaphorique et symbolique du décor extérieur. En quoi peut-on dire qu'il figure le paysage mental de l'héroïne, l'égarement de sa rêverie ou sa conscience de l'oppression qui la bâillonne ? En mettant en parallèle le texte 1 et le texte 3, vous pourrez mieux percevoir la correspondance entre les signes cliniques de l'ennui chez George Sand et la description du paysage vu par Jeanne chez Maupassant.

l'attente d'amour : c'est en effet le thème dominant des trois textes. Montrez que celle que manifeste le premier texte est, de loin, la plus authentique. Pourquoi (voyez par exemple les tableaux stéréotypés de la fin du texte 2 et comment le narrateur du texte 3 parle d'un "affaissement" des rêves) ? A travers le discours indirect libre des deux derniers textes, mettez en valeur l'intention ironique du narrateur.

l'image de l'homme : relevez les termes qui, dans ces rêveries féminines, désignent l'homme présent, puis, dans les deux premiers textes, l'homme attendu. Que concluez-vous de cette opposition ? Soulignez l'ironie des narrateurs dans la représentation que les personnages se font de l'homme, et montrez qu'ils dénoncent par là l'aliénation dont la femme est victime.

 

 3 : Exercices d'application.

   Nous vous proposons de mettre à profit vos observations précédentes autour d'un quatrième texte dont vous pourrez faire un commentaire composé en organisant votre plan à l'aide des trois premières pistes de réflexion que nous avons suivies dans la synthèse précédente.

Texte 4

La p'tite Bill

1

La p'tite Bill, elle est malade.
Elle a besoin d'un' promenade
Avec un qui s'rait son amoureux,
Une heure ou deux.
La p'tite Bill, y'a l' temps qui presse.
Elle a besoin d'un' caresse,
Des doigts gentils, des doigts doux,
Dessus dessous.

Refrain
Bill, ma Bill, t'es comm' tout l' monde :
Quand ça coul' de tes yeux, ça tombe
Mais c'est pas des confettis,
Cett' pluie.

2

Elle a trop lu d' littérature,
La plum' cœur, les égratignures,
Les p'tits revolvers en dentelles,
Les coups d'ombrelle.
Elle les a attendus, sans rire,
Les rubans bleus, les soupirs,
Que des trucs qui existent pas
Qu'au cinéma.

Au refrain

3

La p'tite Bill ell' fait la gueule.
Ell' dit qu'elle est tout l' temps tout' seule
Mais tout l' monde vit séparé
Du monde entier.
Elle a beau fair' du jardinage
Dans son vingt-quatrième étage,
Géraniums et bégonias,
Ça lui réussit pas.


C'est une vieill' maladie poisseuse,
Un sacré manqu' d'amour qui creuse.
Dans nos vill', dans nos campagnes,
Ça gagne.

(bis)

Alain Souchon
Jamais content
(1977)
© RCA

 

 

 

Sujet de réflexion : Baudelaire (Les Fleurs du Mal, LXXVI) présente l'ennui comme le « fruit de la morne incuriosité ». Comment nos quatre textes vérifient-ils cette définition ?

  Le mot "incuriosité" signale chez Baudelaire l'absence de désir, l'état quasi pathologique où l'être, abîmé dans l'apathie, n'a plus la force d'éprouver la moindre envie et savoure avec morbidité un Temps dilué à l'infini. Cette mort du désir se manifeste dans nos textes de manière diverse :

 Retrouvez dans les quatre textes des exemples capables d'illustrer chacun de ces points.

Élargissement : En vous aidant des quatre textes, montrez comment la construction du personnage féminin traduit à sa manière l'état de servitude morale où la femme a longtemps été maintenue. Cherchez des exemples qui pourraient, dans le roman ou la poésie contemporaine, témoigner d'une évolution de cette image.

Consulter : l'article Ennui de l'Encyclopédie de l'Agora.

 

 

 

 

 

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